Le site web.archive.org, connu sous le nom de « The WayBack Machine » (Kahle,
s.d.) ou la machine à remonter le temps, a pour objectif principal de sauvegarder et
archiver les pages web depuis 1996, permettant d’observer l’évolution d’internet. On
peut entrer l’adresse URL d’un site et en voir les versions antérieures. Bien que non
exhaustif, cet outil possède une base de données massive de plus de 916 milliards de
pages. Il permet de préserver des traces du passé d’internet et renforce l’idée que tout
ce qui est publié en ligne ne nous appartient plus que partiellement, car tout ce qui y
est mis en ligne l’est d’une manière ou d’une autre définitivement et indéfiniment, ou en
tout cas, a des chances d’être retrouvé. Bien sûr, le flux massif d’informations
entrantes fait que bien des choses se retrouvent perdues dans le courant, et, pour
fonctionner, ce service d’archivage en ligne nécessite une pluralité d’actions
automatisées et humaines complexes. On pourrait peut-être dire que cette recherche
à contre-courant du flux entrant nous offre une forme contemporaine et numérique de
ruines.
En effet, celles-ci se placent à l’intersection d’une érosion du présent et d’une
sauvegarde, donc valorisation du passé. Cependant, leur définition peut se révéler plus
complexe qu’une simple croisée entre passé et présent. Elles sont connues comme
étant les témoins du passage du temps sur le réel. Le concept de réel a d’ailleurs
donné du fil à retordre à celles et ceux qui ont tenté de le définir. Chez Kant, le réel est
scindé entre le phénomène, ce qui est perçu par nos sens et structuré par notre
entendement, et le noumène, la chose en soi qui existe indépendamment de notre
perception mais demeure inatteignable (Immanuel Kant, Critique de la raison pure,
Paris, Gallimard, 1990, Édition originale 1781, pages 73 à 85). Ainsi, pour Kant, notre
expérience du réel est toujours médiatisée par nos facultés cognitives, et le réel
absolu nous échappe. De son côté, Lacan conçoit le Réel comme une dimension brute,
inaccessible par le langage et impossible à symboliser pleinement. Il s’agit de ce qui
résiste à l’ordre symbolique et à l’imaginaire, une sorte d’altérité radicale qui échappe
à la représentation et confronte le sujet à l’indicible (Jacques Lacan, Le Séminaire,
Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Éditions du
Seuil, 1973, Séminaire de 1964, pages 53 à 64). Malgré ces diverses conceptions, le réel
partage des points communs dans ces approches : il existe indépendamment de celui
ou celle qui le perçoit, mais notre accès à lui est toujours partiel et médiatisé.
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Mais derrière sa dimension de socle solide et concret sur lequel tout se
construit, le réel nous échappe aussi constamment, à la manière de l’air qui nous
entoure et nous pénètre autant qu’il nous est infiniment difficile de le saisir. On
comprend facilement pourquoi l’air est insaisissable, de par sa nature invisible,
impalpable et instable, mais qu’est-ce qui peut rendre le réel si subtil ? Évidemment, le
réel n’est pas seulement le monde tel qu’il est et que nous le percevons matériellement,
mais c’est aussi sa dimension temporelle qui en fait l’expérience collective et
individuelle totale. Chaque individu vit le monde d’une manière unique, en constante
évolution. Selon Heidegger, nous ne sommes pas de simples observateurs extérieurs,
mais des participants actifs et engagés dans une relation profonde avec notre
environnement. L’existence de l’observateur est indissociable du monde qui l’entoure :
c’est ce qu’il appelle l’être-au-monde (Dasein). Et ce que l’être-au-monde suggère, c’est
que le réel englobe non seulement les objets matériels et tangibles, mais aussi nos
perceptions subjectives, nos expériences vécues, nos émotions et nos interactions
avec autrui (Martin Heidegger, Être et Temps, Paris, Gallimard, 1986, Édition originale
1927, pages 91 à 122).
Ainsi, parce que le réel, en tant qu’être-au-monde, est intrinsèquement lié à
notre existence et à nos interactions constantes avec un environnement en évolution,
il est soumis à une fuite continue et un mouvement perpétuel qui le rendent
insaisissable, au point qu’on pourrait le définir comme une « information mouvante » ;
c’est ce caractère dynamique du réel qui rend les projets de préservation, comme The
Wayback Machine, d’autant plus laborieux.
Ce qui est fait est fait. On ne peut changer ou modifier ce qui a été fait. On peut
éventuellement agir sur les résultats d’actions antérieures, mais pas sur les actions
elles-mêmes. La réparation d’un objet cassé n’enlève pas le fait qu’il ait été cassé en
premier lieu. Ce qui est perdu ne devient accessible que dans une version antérieure
du présent, autrement dit, le passé. Que ce dernier ne puisse pas être changé signifie
donc qu’il est immobile ; d’information mouvante, le réel passé devient information
statique. Nous voilà avec deux aspects du réel : le présent, un flux d’information
mouvante qui nous dit que tout est éphémère, et le passé, inchangeable et donc
éternel. Dans un monde où le réel est une multitude d’échanges d’informations
continus, les ruines seraient-elles donc les nœuds morts de ces échanges, émetteurs
d’une information statique mais n’en recevant plus, comme une conversation qui aurait
pris fin d’un seul côté ? Elles feraient tout de même partie de cet ensemble de flux du
réel, mais seraient différenciées par leur sens de circulation à sens unique.
Si une certaine forme immatérielle du passé est éternelle et immobile, les
ruines nous rappellent que même ce qui paraît figé dans l’imaginaire collectif continue
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à être transformé. Une ruine laissée à elle-même s’érode inévitablement, victime du
temps, des éléments, et de ses propres failles internes. Louisette Priester, dans son
travail, explore la “vie” des matières à l’échelle macro et microscopique, montrant que
leur dégradation est inscrite dans leur nature même, leurs vies internes déterminant
leurs vies présentes et futures (Louisette Priester, Les matériaux, Paris, CNRS, 2008,
page 123). Le marbre, le béton, ou encore le bois portent en eux les graines de leur
transformation. Ainsi, les ruines oscillent entre une immobilité apparente et une vie de
destruction silencieuse, presque imperceptible.
Les actions effectuées, les histoires déroulées ne peuvent être défaites, même
quand leurs conséquences sont nulles, temporaires ou modifiées. Elles sont
éternelles mais leurs effets et leurs échos s’estompent ou se fondent celles qui les
suivent.
Témoin actif du passé, la ruine se transforme sous l’action du temps. Elle fait de
plus en plus écho à la notion de trace telle que développée par Jacques Derrida, toutes
deux participant à un processus de différance – un jeu de différences et de différés. La
différance est un concept élaboré par Derrida pour exprimer le fait que le sens n’est
jamais fixe ni pleinement présent, mais qu’il se construit à travers les différences
entre les signes et est constamment différé dans le temps. En jouant sur l’orthographe
du mot « différence », Derrida souligne que le sens émerge non seulement par les
distinctions (les différences) entre les éléments, mais aussi par le fait qu’il est
toujours renvoyé à plus tard (différé), jamais totalement achevé ou accessible dans
l’instant présent. Ainsi, tout signe renvoie à un autre, dans une chaîne infinie de
renvois, ce qui fait que le sens est toujours en mouvement, insaisissable et en devenir
(Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris, Éditions de Minuit, 1967, p. 92).
Pour Derrida, la trace représente ce qui reste d’une absence, jamais pleinement
présente ni totalement absente, et remet en question l’idée d’une origine stable.
Comme il l’aborde dans une perspective philosophique liée à la déconstruction et à la
théorie du langage : « L’immotivation de la trace doit être maintenant entendue comme
une opération et non comme un état, comme un mouvement actif, une dé-motivation,
et non comme une structure donnée » (Ibid, page 93).
On peut ainsi considérer la ruine comme un certain type de trace derridienne.
Elle est immotivée car elle n’est pas intentionnellement laissée pour devenir ce qu’elle
est ; son état découle des processus naturels et historiques qui échappent à toute
volonté. La ruine est une opération, un mouvement actif, car pour la maintenir dans un
état stable, il faut intervenir constamment, allant à l’encontre de sa tendance naturelle
à la dégradation. Elle subit une dé-motivation puisqu’elle s’éloigne continuellement de
son ancrage et de son origine, son sens évoluant avec le temps et les interprétations.
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L’érosion de la ruine peut être matérielle bien sûr mais ne s’y limite pas.
Effectivement, la grammatologie, la linguistique et l’étymologie étudient toutes certains
aspects du langage, et l’étymologie se rapproche d’une sorte d’archéologie des mots et
de leurs sens. Et, si ces études ne connaissent pas de fin, c’est que le langage est à la
fois en mouvement, vivant et les nombreuses et différentes formes qu’il peut prendre
sont mortelles. C’est en partie ce qui nourrit la passion du linguiste Jean-Pierre
Minaudier pour les langues : « Une grammaire contient généralement quelques pages
sur l’origine et les parentés de la langue étudiée » (Jean-Pierre Minaudier, Poésie du
Gérondif, Paris, Le Tripode, 2024, page 47) mais « […] c’est avant tout du rêve et de la
poésie » (Ibid, page 19). L’apprentissage d’une grammaire différente peut se révéler,
outre une tâche laborieuse, « une invitation à la découverte de l’autre ». Il écrit : « C’est
ainsi qu’en 1987, un ethnobotaniste signala à ses collègues linguistes qu’au cours de
ses recherches au fin fond de la jungle népalaise, entre deux rhododendrons exotiques
il venait de tomber sur un locuteur du kusunda, une langue très mal documentée que
l’on croyait éteinte. Dix ans de recherches intensives dans des conditions parfois
épiques ont permis d’en localiser une demi-douzaine d’autres : il faut dire que ces
anciens chasseurs-cueilleurs étaient en train de quitter ladite jungle, en voie de
déforestation accélérée, pour s’installer dans des villages et se mettre à l’agriculture.
Certains ont accepté de se rendre à Katmandou, où des linguistes ont reconstitué
l’essentiel du système grammatical. » (Ibid, page 38)
Par leurs différences, les grammaires étrangères ne se rendent pas facilement
accessibles pour le profane, et moins elles sont accessibles plus elles paraissent
lointaines, sans forcément qu’il soit question ici d’espace. Langues en danger, en voie
d’extinction à cause d’une absence de transmission intergénérationnelle ou d’une
domination culturelle et linguistique, comme les ruines portent en elles un décalage qui
les rend exotiques, lointaines, les plaçant progressivement en dehors de ce qu’on
connaît, de ce qui fait partie de notre contexte actuel.
Plus nous explorons ce qui peut définir les ruines, plus elles se différencient du
nœud mort qui se conçoit en fait comme le point d’entrée dans l’inexistence totale :
comme la naissance, non, comme la conception inversée, plus concrète encore dans
son immuabilité et son immobilité que la mort.
D’où leur capital de fascination : comme le dit la célèbre citation d’Héraclite, « on
ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » (Héraclite d’Éphèse,Fragments ,
Paris, PUF, 1986, Fragment 12, page 151). Ces traces, ces mouvements immotivés et démotivés que sont les ruines peuvent nous permettre de réaliser l’impossible, ou en
tout cas d’y rêver au plus près en nous offrant un morceau figé de ce mystérieux
fleuve. Cette tension paradoxale où l’immobilité apparente de la ruine révèle pourtant
la persistance du mouvement – celui du temps qui l’a façonnée et continue de l’éroder,
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du présent qui coule indéfiniment pour devenir passé éternellement figé – nous
rappelle celle de l’Angelus Novus de Paul Klee tel qu’interprété par Walter Benjamin :
« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule «Angelus Novus». Il représente un ange qui
semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont
écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler
l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une
chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse
amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder,
réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une
tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les
refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le
dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est
ce que nous appelons le progrès » (Walter Benjamin Sur le concept d’histoire IX,
Œuvres III, Folio Essais, page 434).
Ce qui fait la beauté de la ruine, c’est à la fois tout ce qu’on ne peut pas voir
d’elle, tout ce qui a été perdu, détruit, et à la fois ce qui en reste et qu’on peut
apercevoir, ce qui a résisté, ce qui a été sauvé. Le mystère persiste en ces deux
facettes de la même pièce, et c’est aussi les questions que posent toute ruine : quel
miracle que l’on ait accès à cette fenêtre, à cet extrait de fleuve figé, car à combien de
tempêtes, d’histoires, et de changements a survécu ce vestige ? Si tant a été détruit ou
changé de cette chose initiale et autour d’elle, qu’est-ce qui fait que ce qu’il en reste a
subsisté ? Comment a été choisi ce qui s’efface, ce qui perdure, lesquelles de ces
traces vont s’éroder et lesquelles vont laisser leur empreinte ? Et leur prolongement
logique : quelles traces, quelles ruines resteront demain, et que laisseront-elles
s’oublier ? Tout le sujet des ruines en est paradoxal, antinomique : le changement
permanent rend le présent insaisissable, bien que ses voisins temporels – le passé, le
futur proche ou lointain – qui ne sont finalement que des extensions de lui-même, le
soient encore plus, et de loin.
Texte de Priscilla Ali

Copie-de-Mindmap-Ruines.drawio-2

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