Articuler

Le langage sert à décrire le réel puis à le visualiser, le concevoir, et enfin, le conceptualiser. Nos manières de décrire le réel et de le concevoir, de le découper et de mettre ses fragments les uns en relation aux autres deviennent à la fois notre perception du réel et notre réalité puisque nous ne pouvons en faire l’expérience qu’à travers notre perception et l’interprétation que nous en faisons. Personne ne peut prétendre sortir de son propre corps, quoi qu’encore cela peut être considéré possible, mais qui prétendra sortir de son propre esprit ? Voilà qui est tout de suite beaucoup plus extraordinaire que de seulement sortir de son corps.

L’esprit serait donc la dimension incompressible de la perception telle que nous la connaissons. Celui-ci s’articule de bien des manières, déjà à l’intérieur et à partir du corps, puis à l’intérieur de lui-même. D’ailleurs, si la scission corps-esprit fût pendant longtemps, de l’Antiquité jusqu’à Descartes une vision dominante de ce couple, elle est aujourd’hui quelque peu désuète, sinon largement critiquée. Dans L’Âme et le Corps de 1912, Bergson décrit le corps comme un instrument d’action, et l’esprit comme une force qui s’y exprime. (Je n’étudierais pas ici l’existence et l’ampleur de la différence entre l’esprit ou l’âme, le sujet n’est pas ici.) Toujours est il que l’esprit et le corps forment une continuité indissociable dans l’expérience, où l’un est le prolongement de l’autre. Paul McCartney nous le montre dans sa chanson Every Night; « Every night I lay on a pillow, I’m resting my mind » : Chaque nuit sur un oreiller, je repose mon esprit.

« Si vous me demandiez de l’exprimer dans une formule simple, nécessairement grossière, je dirais que le cerveau est un organe de pantomime, et de pantomime seulement. Son rôle est de mimer la vie de l’esprit, de mimer aussi les situations extérieures auxquelles l’esprit doit s’adapter. L’activité cérébrale est à l’activité mentale ce que les mouvements du chef d’orchestre sont à la symphonie. La symphonie dépasse de tous côtés les mouvements qui la scandent ; la vie de l’esprit déborde de même la vie cérébrale. » -Bergson, L’âme et le corps, 1912

Notre réalité langagière fonctionne énormément par couple d’opposés : chaud-froid, grand-petit, plein-vide. Ces couples fonctionnent car la présence de l’un signifie l’absence de l’autre. Comme un langage binaire, cette façon dichotomique de percevoir le réel laisse indiquer qu’il existerait non pas deux états, mais en tout cas deux extrêmes d’entre lesquels tout existerait. [le gris existe-t-il ?]

L’absence de mouvement, c’est l’inertie. Entre l’inertie et le mouvement, il y a la potentialité de ce dernier. La potentialité d’un mouvement, c’est un chemin pas tout tracé, qui peut être emprunté dans un sens ou dans l’autre. Ou pas du tout. C’est ce qui offre sa caractéristique combinatoire à un élément ou un ensemble d’éléments. C’est une articulation. Elle n’est pas le mouvement en elle-même, elle est l’endroit où peut se faire le mouvement. Ce qui nous amène évidemment à devoir définir le mouvement : c’est-à-dire le changement de position d’un élément en relation avec celle d’un autre élément. Le poignet est l’endroit où peut se faire le mouvement de rotation de la main. Le coude est le point où l’avant-bras peut s’aligner ou former un angle avec le bras. En clair, l’articulation est un lien spécial : un lien qui ne serre pas au point d’immobiliser, au contraire c’est un lien mobile qui permet le mouvement.


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