Fragments et rivages

            J’ai vu  dans un documentaire animalier sur les adoptions inter espèces que derrière l’aspect attendrissant d’une lionne qui adopte une jeune gazelle, se cache toujours au préalable un déchirement, un traumatisme. La perte d’un lionceau ou la séparation de la mère cervidé. En effet pour que quelqu’un de différent prenne la place des premiers parents originels, il faut qu’il y ait une perte, d’un côté ou de l’autre, souvent les deux. Pour emménager dans une maison il faut déménager d’une autre. Le changement, quel qu’il soit, s’accompagne inévitablement d’une forme de rupture ; c’est un déplacement, une transition nécessaire.

            Dans ce processus de fragmentation, émerge quelque chose d’intrigant. L’être se divise et se multiplie en même temps. La rupture fait exister un « être d’avant » et un « être d’après » simultanément. À mesure que les morceaux se dispersent, une fluidité nouvelle s’installe. Comme les fils innombrables d’un tissu, la vie elle-même semble se déployer davantage lorsqu’elle se fragmente. Le tissu, en se divisant en fils multiples, trouve la flexibilité nécessaire pour épouser les contours du corps. Plus quelque chose se fragmente, plus elle semble embrasser la variété des expériences, devenant ainsi plus adaptable, plus malléable, plus fluide, mais aussi plus précise. Prenons une image. Divisons sa surface en pixels, des parts carrées égales. Plus le nombre de pixels augmente, plus la définition sera précise. La fréquence d’images par seconde dans une animation ou un film, c’est véritablement la grandeur à laquelle le mouvement de l’image est fractionné : plus la fraction est grande, plus le mouvement est fluide.  Il en va de même pour le langage, qui se morcelle en mots et en lettres, se divisant pour   démultiplier le nombre de combinaisons possibles, pour capturer au mieux la richesse de nos émotions, nos idées, nos concepts.

           

            Les lettres, dans leur immobilité végétale, peuvent mieux dissimuler le mouvement invisible qu’elles portent lorsque leur lisibilité diminue. Elles deviennent alors sacs de nœuds, gribouillis ou lignes à l’organisation mystérieuse. Au contraire, et dans le niveau de lisibilité dans lequel on les rencontre le plus souvent tous les jours, ce mouvement est presque impossible à interrompre, perçant quasi instantanément la matérialité de leur encre ou de leur lumière pour prendre de l’élan et du sens et devenir poésie, injonction, appel ou interdiction. Elles s’organisent et se réorganisent, au fil du temps, des mœurs et des cultures qui les nourrissent. L’évolution de l’organisation des lettres dans un langage donné peut s’envisager comme une recomposition permanente du monde, une manière de le redessiner dans un entour de soi qui lui-même ne cesse de se modifier, pour paraphraser ce que les chercheurs en anthropologie et écologie végétales Aurélie Javelle, Dusan Kazic et Jacques Tassin ont écrit à propos de la croissance végétale. L’étymologie d’un mot, l’archéologie de sa recomposition, permet bien souvent d’en comprendre toute la portée plus profondément. Trouver du sens dans l’origine. L’étymologie du mot étymologie est composée de étymos, vrai et de lógos, parole, littéralement : étude du vrai sens d’un mot.

            Selon l’Académie française, la présence d’un accent circonflexe est souvent le fantôme d’une anciennement présente lettre S, comme l’attestent les couples forêt, forestier et hôpital, hospitalier. Le mot île n’échappe pas à la règle. L’orthographie île est présente depuis le XVIIIe siècle, mais isle fut utilisée jusqu’au XIXe. Cet ancien français vient lui-même du latin insulatus : isolé , sans contact avec l’extérieur.

             En effet, derrière ce mot aux allures idylliques, c’en est un autre à la sonorité bien plus dramatique et au sens moins convoité qui se cache. Isolé. L’île est donc un morceau de terre coupé des autres morceaux de terre par une immensité d’eau qui l’entoure et la définit. C’est dans cet entour de soi que la véritable nature de l’île apparaît. Elle n’est pas simplement un lieu géographique, mais un état d’être.

Sa nature isolée est en fait celle de tout être, tout organisme (vivant ou non) qui se soustrait au monde qui lui est extérieur et qui le contient entièrement. Le rivage qui relie l’extérieur à son île, lui sert de limites spatiales. Chez l’organisme, ce sera sa peau, sa membrane, qui lui sera rivage. Cette frontière sera souple pour lui permettre d’évoluer dans le temps. Elle sera sensible pour qu’il soit capable de connaître son entour et l’activité qui s’y déroule. De manière évidente et contradictoire, c’est ce qui sépare qui relie : c’est la membrane qui isole l’organisme tout en le liant à son entour. C’est cet isolement, cette scission première qui permet la possibilité d’une communication.

            Terres continentales, insulaires ou îles tissulaires, les limites de nos membranes cellulaires, administratives ou océaniques deviennent le point de départ d’un dialogue. Antonio Damasio fait dans l’Ordre étrange des choses et l’Autre moi-même pour l’émergence de la conscience et de la culture dans le monde du vivant ce que l’étymologie fait pour le sens. Il y retrace, grâce à ses recherches en neurologie comportementale et en cognition, les origines biologiques de nos sentiments et des cultures humaines. Dès la naissance du vivant, c’est la capacité à sentir son environnement qui détermina la survie des organismes. Autrement dit, c’est leur capacité à comprendre leur entour de soi et à lui répondre qui traverse l’ensemble des êtres vivants jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, la solitude, loin d’être une prison, devient le catalyseur qui stimule le besoin essentiel du dialogue. L’île et le corps vivant développent à travers leur limites une relation avec l’extérieur dont les expressions se multiplient et se diversifient autant que la combinaison des lettres permettent une infinité de possibilités, et autant que le temps le permet.

            Dans la réalité de l’isolement et de la rupture, se crée une surface de communication grâce à laquelle se laisse entrevoir l’existence d’un soi et d’un autre. La séparation dissimule une partie du monde, tel un voile, nous privant de son expérience complète et omnisciente. En effet, on ne voit plus qu’à travers notre propre regard, comme dans un tunnel, ignorant ce qui compose celui de l’autre.

            Cette séparation crée une distance, une cachette, une partie dissimulée de l’autre, propice à l’émergence du dialogue nécessaire pour franchir cette distance, ou du moins la réduire. La volonté de créer une nouvelle connexion, de découvrir encore un peu plus de cette facette cachée, devient le moteur, non, la raison d’être de la surface. Et il ne faut en aucun cas confondre surface et superficialité : la surface est un espace de sensations, de réceptivité et d’échange. Ce qu’on appelle les profondeurs, ce sont les répercussions de ces sensations qui se font ressentir, comme un séisme inversé : les secousses dont le sens naissent de la surface des sensations.

            Le meilleur symbole pour cette surface de communication venue du vide et de la distance créés par l’isolement, c’est la ligne. Elle est sécante, impardonnable, elle divise, elle coupe, troue, crie dans le silence, elle sépare. Mais chacun de ses points invisiblement liés est en contact avec le reste.

            La ligne, c’est une surface vue de profil.

            Comme le rivage d’une île, elle peut entourer.

            Comme la peau, elle peut me contenir et m’enfermer, me faire vivre et respirer.

            Ma peau me contient et m’enferme, me fait vivre et respirer. D’autres peaux en contiennent d’autres et les enferment, les font vivre et respirer.

            Exotisme est anciennement en grec exôtikos, étranger dont le préfixe exo signifie « à l’extérieur ». Ce qui est à l’extérieur de moi m’est étranger, le voile dissimulateur de l’isolement s’est immiscé entre nous. Victor Segalen développe dans son Essai sur l’exotisme l’idée de l’exote : un être parfaitement isolé, mais paradoxalement parfaitement ouvert à la découverte de l’autre. Dans sa conception, l’exotisme trouve sa racine dans cette reconnaissance de l’existence d’un autre extérieur à soi, tout autant réel que le soi peut se paraître à lui-même.

            Ce qui peut paraître exotique, dans sa définition plus courante et plus péjorative que Segalen tente de détruire, c’est ce qui peut paraître excentrique, c’est-à-dire éloigné du centre, mais où est le centre ? Si le centre est le point autour duquel la ligne s’entoure et enferme, alors chaque objet, être, entité isolée possède au moins un centre duquel il peut développer sa vision des autres comme étant « excentriques ».

            Le centre peut-il se déplacer, s’excentrer ? De la même façon que chacun peut se sentir étranger en son propre chez soi, son propre esprit ? Peut-on se sentir isolé, séparé de soi-même ? Jusqu’où la fragmentation est-elle possible ?

          

            Jusqu’ici elle a été questionnée sur le plan horizontal, entre entités physiquement, matériellement séparées de façon évidente ou entre éléments d’une même surface. Sur le plan vertical, au sein d’une seule entité, la fragmentation révèle un entrelacement complexe d’échelles, d’identités, d’isolements et de surfaces de communication. Cette superposition de couches, de conditions d’isolement et donc de surfaces de communication entraîne une chaîne de messages gigantesques entre l’extérieur et le centre auto-perçu de l’entité. Non son centre physique, mais son centre tel qu’il est perçu par lui-même, qui peut être décrit comme l’emplacement perçu de sa conscience, l’origine de ses pensées, par exemple pour un être humain, cela peut être entre les oreilles, juste derrière les yeux. Dans la circulation de ces messages dans les deux sens, nous pouvons trouver la sensation du soi à travers celle de l’autre, l’extérieur, l’exotique.

            Dans le mot circulation, nous pouvons entendre le mot cercle : en effet, il trouve ses origines dans le latin circulare qui signifie : mouvement qui nous ramène invariablement à notre point de départ. Dans notre vision limitée, voilée par l’isolement, nous pouvons voir à travers nos surfaces de communication, par exemple le regard, la parole, le toucher. Mais il serait impossible de lire un texte tout d’un coup de la même façon qu’on peut en voir tous les caractères s’afficher sur notre page en même temps, ou entendre ou dire tous les mots d’une phrase en même temps et les comprendre. Notre perception a donc pour nécessité, de se mouvoir, pour avancer, pour voir toujours un peu plus, comme dans un tunnel, ou comme le projecteur qui s’affaire à suivre le sujet d’attention sur une scène.

            C’est donc par fragments que nous appréhendons et faisons l’expérience du monde et de l’autre, de tout ce qui nous est extérieur. Cette expérience fragmentée par le temps et l’espace dont nous sommes le dénominateur commun, passe par nos surfaces de communication physiques et immatérielles qui sont aussi dans un élégant paradoxe nos propres limites qui nous sépare du reste, notre rivage. Ces mouvements circulaires entre l’ex-otique et l’exote, le centre, la surface de communication et l’extérieur, c’est l’expérience de l’autre qui fait revenir à sa propre expérience du soi de la même façon que la page blanche fait exister les caractères en lignes noires.


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