Ruines : Flux vivant, fleuve figé

Le site web.archive.org, connu sous le nom de ‘The WayBack Machine’, a pour objectif principal de sauvegarder et archiver les pages web depuis 1996, permettant d’observer l’évolution d’internet. On peut entrer l’adresse URL d’un site, et en voir les versions existant antérieurement. Bien que non exhaustif, cet outil possède une base de données massive de plus de 916 milliards de pages. Il permet de préserver des traces du passé d’internet, et renforce l’idée que tout ce qui est publié sur la toile ne nous appartient plus que partiellement, car tout ce qui y est mis en ligne l’est d’une manière ou d’une autre définitivement et indéfiniment, ou en tout cas, a des chances d’être retrouvé. Bien sûr, le flux massif d’informations entrantes fait que bien des choses se retrouvent perdues dans le courant, et pour fonctionner ce service d’archivage en ligne nécessite une pluralité d’actions automatisées et humaines laborieuses. On pourrait peut-être dire que cette recherche à contre-courant du flux entrant nous offre une forme contemporaine et numériques de ruines ?

En effet, celles-ci se placent à l’intersection d’une érosion du présent et d’une sauvegarde, donc valorisation du passé. Cependant, leur définition peut se révéler plus complexe qu’une croisée entre passé et présent. Elles sont bel et bien connues comme étant les témoins du passage du temps sur le réel. D’ailleurs, ce dernier aussi a donné du fil à retordre à qui essaierait de le définir, du réel perçu par les sens de Kant à la dimension brute innateignable par le langage de Lacan, il réunit tout de même en ses nombreuses définitions quelques points communs : le réel est toujours perçu, et il existe indépendamment de celui ou celle qui le perçoit. Mais derrière sa dimension de socle solide et concret sur lequel tout se construit, le réel nous échappe aussi constamment, à la manière de l’air qui nous entoure et nous pénètre autant qu’il nous est infiniment difficile de le saisir. On arrive facilement à comprendre pourquoi l’air est insaisissable, de par sa nature invisible, impalpable et instable, mais qu’est-ce qui peut rendre le réel si subtil ? Évidemment, le réel n’est pas seulement le monde tel qu’il est et que nous le percevons matériellement, mais c’est aussi sa dimension temporelle qui en fait l’expérience collective et individuelle totale, l’être-au-monde comme l’appelle Heidegger.

C’est cette fuite continue, ce mouvement perpétuel qui contribue à rendre le réel aussi insaisissable, qu’on pourrait également définir « information mouvante ». Et c’est ce mouvement qui rend les projets qui oeuvrent à la préservation, comme The Wayback Machine, d’autant plus laborieuse.

Ce qui est fait est fait. On ne peut changer ou modifier ce qui a été fait. On peut éventuellement agir sur les résultats d’actions antérieures, mais pas sur les actions en elles mêmes. La réparation d’un objet cassé n’enlève pas le fait qu’il ait été cassé en premier lieu. Ce qui est perdu ne devient accessible que dans une version antérieure du présent, autrement dit, le passé. Que ce dernier ne puisse pas être changé signifie donc qu’il est immobile, d’information mouvante le réel passé devient information statique. Nous voilà avec deux aspects du réel : le présent, un flux d’information mouvante qui nous dit que tout est éphémère, et le passé, inchangeable et donc éternel. Dans un monde où le réel est une multitudes d’échanges d’informations continus, les ruines seraient-elles donc les nœuds morts de ces échanges, émetteurs d’une information statique mais n’en recevant plus, comme une conversation qui aurait pris fin d’un seul côté ? Elles feraient tout de même partie de cet ensemble de flux du réel, mais seraient différenciées par leur sens de circulation à sens unique.

Si le passé est éternel et immobile, les ruines nous rappellent que même ce qui paraît figé dans l’imaginaire collectif continue à être transformé. Une ruine laissée à elle-même s’érode inévitablement, victime du temps, des éléments, et de ses propres failles internes. Louisette Priester, dans Les Matériaux, explore la “vie” des matières à l’échelle macro et microscopique, montrant que leur dégradation est inscrite dans leur nature même, leurs vies internes déterminent leurs vies présentes et celles futures. Le marbre, le béton, ou encore le bois portent en eux les graines de leur transformation. Ainsi, les ruines oscillent entre une immobilité apparente et une vie de destruction silencieuse, presque imperceptible, mais inéluctable si on la laisse suivre son cours.

Les actions effectuées, les histoires déroulées ne peuvent être défaites, même si leurs conséquences peuvent être seulement nulles, temporaires ou modifiées. Elles sont éternelles mais leurs effets et leurs échos s’estompent.

Témoins actifs du passé, la ruine se transforme sous l’action du temps. Voilà qu’elle fait de plus en plus écho à la trace, toutes deux dans un processus de différance, un jeu de différences et de différé, que Jacques Derrida a abordé dans son ouvrage De la grammatologie dans une perspective philosophique liée à la déconstruction et à la théorie du langage : “L’immotivation de la trace doit être maintenant entendue comme une opération et non comme un état, comme un mouvement actif, une dé-motivation, et non comme une structure donnée”. On pourrait déterminer la ruine comme un certain type de trace correspondant à ces termes, car jamais pleinement absente ni présente, immotivée car non intentionnellement laissée pour devenir ce qu’elle est, une opération car pour la maintenir en un état stable il faut procéder à contre courant de ce qu’elle devient, et une dé-motivation puisqu’elle s’éloigne de son ancrage et de son origine continuellement. 

L’érosion de la ruine peut être matérielle bien sûr mais ne s’y limite pas. Effectivement, la grammatologie, la linguistique et l’étymologie étudient toutes certains aspect du langage, et l’étymologie se rapproche d’une sorte d’archéologie des mots et de leurs sens. Et si ces études ne connaissent pas de fin, c’est que le langage est à la fois en mouvement, vivant et les nombreuses et différentes formes qu’il peut prendre sont mortelles. C’est en partie ce qui nourrit la passion du linguiste Jean-Pierre Minaudier pour les langues : “Une grammaire contient généralement quelques pages sur l’origine et les parentés de la langue étudiée” mais “[…] c’est avant tout du rêve et de la poésie.” L’apprentissage d’une grammaire différente peut se révéler, outre une tâche laborieuse, “une invitation à la découverte de l’autre”. Il écrit : « C’est ainsi qu’en 1987, un ethnobotaniste signala à ses collègues linguistes qu’au cours de ses recherches au fin fond de la jungle népalaise, entre deux rhododendrons exotiques il venait de tomber sur un locuteur du kusunda, une langue très mal documentée que l’on croyait éteinte. Dix ans de recherches intensives dans des conditions parfois épiques ont permis d’en localiser une demi-douzaine d’autres : il faut dire que ces anciens chasseurs-cueilleurs étaient en train de quitter ladite jungle, en voie de déforestation accélérée, pour s’installer dans des villages et se mettre à l’agriculture. Certains ont accepté de se rendre à Katmandou, où des linguistes ont reconstitué l’essentiel du système grammatical. »

Par leurs différences, les grammaires étrangères ne se rendent pas facilement accessible pour le profane, et moins elles sont accessibles plus elles paraissent lointaines, sans forcément qu’il soit question ici d’espace. Langues en danger, en voie d’extinction à cause d’une absence de transmission intergénérationnelle ou d’une domination culturelle et linguistique, comme les ruines portent en elle un décalage qui les rend exotiques, lointaines, les plaçant progressivement en dehors de ce qu’on connaît, de ce qui fait partie de notre contexte actuel.

Plus nous explorons ce qui peut définir les ruines, plus elles se différencient du nœud mort qui se définit lui-même comme le point d’entrée dans l’inexistence totale : comme la naissance, non, comme la conception inversée, plus concrète encore dans son immuabilité et son immobilité que la mort.

D’où leur capital de fascination : comme le dit la célèbre citation d’Héraclite, « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Ces traces, ces mouvements immotivés et dé-motivés que sont les ruines peuvent nous permettre l’impossible, ou en tout cas d’y rêver au plus près en nous offrant un morceau figé de ce mystérieux fleuve. Cette tension paradoxale où l’immobilité apparente de la ruine révèle pourtant la persistance du mouvement – celui du temps qui l’a façonnée et continue de l’éroder, du présent qui coule indéfiniment pour devenir passé éternellement figé – nous rappelle celle de l’Angelus Novus de Paul Klee tel qu’interprété par Walter Benjamin : « Il existe un tableau de Klee qui s’intitule «Angelus Novus». Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès ».

            Ce qui fait la beauté de la ruine, c’est à la fois tout ce qu’on ne peut pas voir d’elle, tout ce qui a été perdu, détruit, et à la fois ce qui l’en reste et qu’on peut en apercevoir, ce qui a résisté, ce qui a été sauvé. Le mystère persiste en ces deux facettes de la même pièce, et c’est aussi les questions que posent toute ruine à travers le principe d’immotivation de Derrida : quel miracle que l’on ait accès à cet fenêtre, à cet extrait de fleuve figé, car à combien de tempêtes, d’histoires, et de changements a survécu ce vestige ? Si tant a été détruit ou changé de cette chose initiale ou autour d’elle, qu’est ce qui fait que ce qu’il en reste a subsisté ? Comment a été choisit ce qui s’efface, ce qui perdure, quelles traces vont s’erroder et lesquelles vont laisser leur empreinte ? Et leur prolongement logique : quelles traces, quelles ruines resteront demain, et que laisseront-elles s’oublier ? Tout le sujet des ruines en est paradoxal, antinomique : le changement permanent  rend le présent insaisissable, bien que ses voisins temporels – le passé, le futur proche ou lointain – qui ne sont finalement que des extensions de lui-même, le soient encore plus, et de loin.